En plus du choix entre Corpus Officiel Clos (version canonique des Textes) et l’évidente nécessité de l’interprétation, il me semble que les musulmans disposent aussi d’un autre choix : celui d’une bonne foi résolument ancrée dans notre espace-temps. C’est cette alternative que je vais essayer d’expliquer ici.
Dès ma tendre enfance, mes parents m’ont enseigné que l’islam exigeait droiture et sincérité. En m’envoyant à l’école coranique dès l’âge de cinq ans, ils m’ont permis d’apprendre le Coran et d’y rencontrer, en effet, une dénonciation véhémente et maintes fois répétée des hypocrites (al-munâfiqûn). Fort de ce principe de bonne foi, je n’ai pas tardé à me retrouver face au dilemme paradoxal que rencontre tout musulman qui bénéficie d’un enseignement moderne. Voici quelques éléments de ce redoutable et inévitable piège intellectuel :
La vision du monde concret, inscrite en toutes lettres dans le Coran (sept cieux superposés et autant de terres, montagnes immobiles (rawâsi) qui empêchent la terre de tanguer , ...) est en flagrante contradiction avec ce qu’on m’a enseigné à l’école moderne, juste après l’indépendance du Maroc : rotondité de la terre démontrée par les Grecs dès l’Antiquité, effondrement avéré des sphères célestes depuis Copernic, le chanoine polonais qui a osé réactiver d’anciennes théories grecques...
L’attitude discriminatoire entre musulmans et non musulmans, belliqueuse vis-à-vis des non-croyants, le rôle hégémonique concédé par le Coran au mari qui a le droit d’user de la violence physique contre sa femme qui, quant à elle, doit être soumise et accepter d’éventuelles coépouses..., tout cela n’était pas du tout compatible avec ce qu’on m’avait appris sur la révolution française, sur sa proclamation de la liberté de conscience, sur l’égalité entre êtres humains indépendamment de leurs croyances, sur les luttes sociales pour l’égalité entre hommes femmes. L’école moderne me mettait chaque jour face à mes contradictions de musulman et m’amenait à me poser de sérieuses questions sur le courage intellectuel de mes ancêtres et de mes contemporains.
La pudibonderie islamique face à la nudité du corps humain et devant sa beauté divine, nous privait de sa présence agréable, aussi bien en représentation picturale que sculptée ou filmée. Adolescent, cette absence profondément castratrice, me mettait dans un malaise profond surtout lorsque j’ai découvert les sculptures gréco-latines que les professeurs d’histoire nous présentaient et les odalisques que les professeurs de dessin nous dévoilaient en catimini.
Le conflit des civilisations entre mon islam et ce qu’il est convenu d’appeler Occident (Vénus, Copernic, déclaration des droits de l’homme et du citoyen, Delacroix etc.) n’avait donc pas attendu Huntington et Bush pour se déclarer au plus profond de ma vie de jeune marocain fraichement indépendant.
Le paradoxe interne de tout musulman se résume donc à celui de l’arroseur arrosé : l’islam dénonce l’hypocrisie mais s’avère vite, aux yeux de ses adeptes sincères, y être englué au quotidien. Il faut donc tricher pour garder un semblant de cohérence dans sa vie mentale, spirituelle et sociale. Tout intellectuel musulman qui se respecte, se doit donc d’expliciter ce paradoxe qui nous mine avant de le désamorcer. C’est l’incontournable condition pour sortir plus ou moins indemnes du monde clos et des contradictions de nos ancêtres.
Contrairement à ce que j’ai pu lire depuis des décennies, il ne s’agit pas là d’un problème politique, ni d’une question de lecture mais avant tout d’un problème de bonne foi et de cohérence logique. Ni Averroès à Cordoue, ni M. Arkoun à la Sorbonne libre, n’ont osé énoncer clairement notre problème avant de s’atteler à sa résolution. C’est que l’enjeu est de taille : il y va de la vérité, de la bonté et de la beauté. En somme, des trois grâces qui caractérisent l’essence-même du divin. Nos intellectuels ont peur de se bruler l’index en nous désignant clairement le buisson ardent alors que c’est par cet index que la grâce divine pourrait enfin nous toucher.
Armé de courage intellectuel résolument iconophile, je m’essaie depuis quelque temps à affronter ce paradoxe que les ancêtres et mes contemporains ont « botté en touche ». Faisons donc le pari de la bonne foi, celle du témoignage moderne qui énonce la vérité, rien que la vérité, toute la vérité. Il va sans dire qu’il s’agit ici de ma petite vérité.
Je commence donc par expliciter mon intime conviction : le Coran, comme tous les autres textes sacrés, contient des feuillets caducs et des feuillets persistants. Faisons aussi le pari de l’humanisme et du rationalisme. Ces deux mouvements intellectuels doivent devenir la pierre de touche et la référence de tout musulman ancré dans notre espace et notre temps. Ces deux courants ont timidement émergé au temps des Abbasides (surtout au IXème siècle), puis un peu plus en Andalousie du XIIème siècle avant d’atteindre toute leur vigueur au siècle des Lumières ici en Europe.
L’humanisme et le rationalisme nous permettent non seulement de puiser une partie de notre sève dans le monothéisme judéo-islamo-chrétien mais aussi de reconnaître la dette nourricière que nous avons envers la Grèce, l’Egypte, Akkad, Sumer et même envers le matérialisme moderne. C’est de cette façon que nous pouvons nous réconcilier avec toute notre histoire (des deux côtés de la rive méditerranéenne) et avec toutes les facettes de l’honnête homme des temps modernes.
L’intellectuel musulman d’aujourd’hui, s’il veut préserver sa bonne foi, se doit de dépasser les dissertations stériles et éculées tournant autour du texte coranique et de ses différentes interprétations. Il me semble qu’il faut aller au-delà de l’approche préconisée par M. Chebel, M. Arkoun, M. Benzine et par bien d’autres intellectuels progressistes d’ici et maintenant, en France et en Europe.
Je crois qu’il est beaucoup plus simple et beaucoup plus sain de raisonner autrement :
L’interprétation, ou plutôt la reprise de l’interprétation que M. Chebel appelle de ses vœux, est tout à fait vaine car l’interprétation de la terre entière ne changera pas d’un iota notre texte coranique. La même chose peut être énoncée à propos de la Bible. Nous y retrouverons toujours la même vision du monde concret, la même catégorisation des êtres et la même intervention hasardeuse de Dieu dans notre histoire, pour un camp et non pour l’autre.
La réactivation de toutes les lectures possibles et imaginables et même l’ajout de tous les versets déclarés apocryphes, ne seront pas en mesure de sortir les différentes traditions orales et/ou écrites de leur référentiel spatio-temporel naturel qu’est le Moyen-âge. C’est là qu’elles trouvent le sens qui leur confère une cohérence. Elles la perdent en bonne partie dès qu’elles sont transplantées dans le nouveau système de cohérence construit par Copernic, Darwin, Kant, Freud etc. Après avoir plus ou moins compris les savantes dissertations sur le Corpus Officiel Clos (COC) concoctées par M. Arkoun, nous sommes en réalité chaque fois ramenés à l’enclos de notre monde clos cerné par sept cieux où il n’y a pas de place ni pour Vénus ni pour Apollon. Nous nous retrouvons donc face à un énorme impensé de la pensée islamique critique sans dissertation sur la physique géocentrique d’Aristote (pourtant chère à Averroès) ni sur l’esthétique gréco-latine qui avait pourtant touché de sa grâce notre Afrique du Nord avant d’être occultée par un épais voile intellectuel. Et comble de la cécité amnésique, même les miniatures persanes n’intéressent pas outre-mesure nos intellectuels progressistes.
A ces derniers je le dis tout net : nous musulmans d’Europe, nous n’avons pas d’autre choix que de grandir et de devenir responsables. Nous n’avons plus aucun alibi. Comme nos compatriotes, nous ne pouvons ignorer l’appel de Kant pour refonder notre spiritualité sur la liberté humaine et la confiance en sa raison. Nous devons et nous pouvons relever le défi d’une nouvelle théologie, celle du vide sidéral qui sera bien différente de celle des sphères célestes mues par le premier moteur d’Aristote cher à notre illustre ancêtre Averroès.
C’est l’alternative d’une autre vision du divin et de nous-mêmes que nous devons offrir à nos coreligionnaires. Armons-nous d’humilité et de sincérité pour renoncer officiellement à notre autoglorification célébrée par le Coran dans le verset 110 du chapitre III : « Vous êtes (littéralement : vous avez été) la meilleure communauté donnée au monde : vous ordonnez le convenable et interdisez le blâmable et croyez en Allah. Si les détenteurs de l’Ecriture [les juifs et les chrétiens] avaient cru, cela eût été mieux pour eux. Parmi eux, il est des croyants mais la plupart sont des pervers ». Du même coup, nous renoncerons aussi au dédain et au mépris des autres, exprimés ici sans aucun détours.
Dans le même élan, je propose aussi de relever le défi que nous lance le Coran, à savoir celui de composer un seul verset équivalent ou meilleur que ceux qui y sont énoncés. Je me limite ici à une modeste partie du verset 30, chapitre VIII :
1 - Version actuelle :
ويمكرون ويمكر الله والله خير الماكرين...
Littéralement : ...ils [les infidèles] complotent et Dieu complote et Dieu meilleur des comploteurs.
2 - Version de substitution proposée :
ويمكرون ولا يمكر الله والله خير من الماكرين...
Littéralement : ...ils [les infidèles] complotent et Dieu ne complote pas et Dieu meilleur que les comploteurs.
Voilà donc ma démarche en droite ligne de la sincérité que mes parents m’ont enseignée. La fidélité à ce principe de base de toute bonne foi, ne s’encombre pas d’interprétations mais choisit de quitter la station atteinte par les ancêtres, dans l’espoir de faire un bout de chemin vers un peu plus de spiritualité, de vérité et de transcendance. La bonne foi est à l’image d’un désir d’alpiniste. Il aspire à découvrir la splendeur de nouvelles hauteurs. Il ne se contente pas d’un bivouac où il fait bon camper et déambuler en rond.